Paris, le vendredi 28 avril 2006
Bonjour à tous !
Nous en étions donc à mes premières expériences dans un "vrai" lieu où on joue au go, le Palais des Ouvriers à Shanghai. Je vais vous parler aujourd'hui de l’atmosphère animée qui régnait dans ce salon de thé…
Les affrontements entre loups et moutons décrits dans mon précédent mot évoquent un monde guerrier, un peu comme au Moyen-âge. Pour mieux comprendre cette ambiance, vous pouvez lire les oeuvres de Jing Yong, un écrivain de romans de kung fu : il raconte des légendes sur la base d’événements ou de personnages historiques, dans un style très agréable. Ces livres étaient très à la mode à l’époque dont je vous parle, et ils le sont d’ailleurs encore aujourd’hui. De plus, Jing Yong est un grand amateur de go (et un ami de Nie Wei Ping !), ce qui fait qu’on trouve un grand nombre de scènes de go dans ses livres. Tout ceci explique que les joueurs de go avaient une certaine tendance à se croire dans le monde de ces légendes ; ils en empruntaient des surnoms qu’ils s’attribuaient. Cet exemple montre bien l’impact du go sur ses passionnés, qui vont trouver toutes les occasions pour l’associer à leurs activités, professionnelles ou autres.
Donc, dans ce salon de thé, chacun se voyait en héros de romans légendaires, surtout les loups. Bien sûr, cette hiérarchie entre loup et mouton n’est pas immuable car on ne peut pas gagner tout le temps ; et puis ces rôles sont relatifs : on peut être le loup de quelqu’un, et le mouton de quelqu’un d’autre. Il y a même parfois des moutons qui se rebiffent et retournent les rôles ; même en étant moins fort, par le jeu du handicap, il est possible de gagner, en se sous estimant et en jouant sur la vanité de son adversaire.
Cela me rappelle l’histoire d’un copain chinois en France, Yang Zi Beng, 2 ou 3ème Dan sur l’échelle. De retour un jour en Chine, il est allé jouer dans un salon de thé. Il a perdu trois parties très rapidement ; quand il me l’a raconté, j’ai tout de suite reconnu son adversaire, un 5ème Dan fort, qui peut lui rendre 3 pierres. En fait, ils ont joué les deux premières parties sen et la troisième à deux pierres. Yang a perdu 10 euros, ce qui n’était rien pour lui, mais beaucoup pour le Chinois.
Une atmosphère guerrière donc… Mais n’allez pas imaginer un silence glacial entrecoupé des seuls claquements secs des pierres sur les gobans ! Ce qui me plaît dans ces salons de thé, c’est qu’on entend toujours chanter, aussi bien des chansons populaires à la mode, que de l’opéra chinois (ce qui est le plus marrant, inutile de le préciser !). C’est une technique pour se défouler et aussi pour mettre son adversaire en condition : les paroles des chansons choisies reflètent toujours la situation des pierres sur le goban. Les perdants ont aussi le droit de s’exprimer par le chant, et finalement, cela devient un concours de chansons. La soirée se finissait donc souvent au Karaoké, et je n’étais pas le dernier pour y aller !
Comme les joueurs n’avouent pas toujours leur niveau, il y a souvent dans le salon, une sorte de parrain qui juge les niveaux et organise les rencontres, en décidant des handicaps. Certes, le parrain a tendance à favoriser les forts, préférant rester copain avec ceux qui gagnent des sous. Il y a une convention tacite qui laisse la priorité aux forts joueurs. Même les joueurs plus faibles la reconnaissent et gardent malgré tout le respect de la hiérarchie ; ils s’enorgueillissent plutôt de jouer avec tel adversaire fort, même s’ils perdent, car ils ont montré leur courage.
J’ai donc vécu dans cet état d’esprit jusqu’en 1989, lorsque j’ai fini mes études. J’étais alors à peu près 3ème Kyu. Ce n’est qu’ensuite, lorsque j’ai commencé à travailler, que j’ai pu progresser un peu plus, car j’avais les moyens d’investir…
Weidong |